1.XVIè siècle ― Shakespeare Hamlet (III,1)
Etre ou ne pas être : telle est la question. Y- a - t - il pour l’âme plus de noblesse à endurer les coups et les revers d’une injurieuse fortune, ou à s’armer contre elle pour mettre frein à une marée
de douleurs ? Mourir : dormir ; c’est tout. Calmer enfin, dit-on, dans le sommeil les affreux
battements du cœur ; quelle conclusion des maux héréditaires serait plus dévotement souhaitée ? Mourir : dormir ; dormir… rêver peut-être. Rêver, oui, là est l’obstacle ! Car, échappés des
liens charnels, si, dans ce sommeil du trépas il nous vient des songes…Halte là ! Cette considération prolonge la calamité de la vie. Car, sinon, qui supporterait du sort les soufflets et les
avanies, les torts de l’oppresseur, les outrages de l’ orgueuilleux, les affres de l’amour dédaigné, les remises de la justice, l’insolence des gens officiels, les rebuffades que les méritants
rencontrent auprès des indignes, alors qu’un petit coup de dague viendrait à bout de tout cela ? Qui donc assumerait ces charges, accepterait de geindre et de suer sous le faix écrasant de la
vie, s’il n’y avait cette crainte de quelque chose après la mort, mystérieuse contrée d’où nul voyageur ne revient ? Voici l’énigme qui nous engage à supporter les maux présents plutôt que de
nous en échapper vers ces autres dont nous ne connaissons rien. Et c’est ainsi que la conscience fait de chacun de nous un couard, c’est ainsi que la verdeur première de nos résolutions
s’étiole à l’ombre pâle de la pensée, c’est ainsi que nos entreprises de grand essor et conséquence tournent leur courant de travers et se déroutent de l’action.
2. XVIIè siècle ― Molière Dom Juan (I,2)
Quoi ? Tu veux qu’on se lie au premier objet qui nous prend, qu’on renonce au monde pour lui et qu’on est plus
d’yeux pour personne ? La belle chose de vouloir se piquer du faux honneur d’être fidèle, de
s’ensevelir dans une passion et d’être mort dès sa jeunesse à toutes les autres beautés qui nous peuvent frapper les yeux ! Non, non : la constance n’est bonne que pour les ridicules ; toutes les belles ont droit de nous charmer, et l’avantage d’être rencontrée la première ne doit
point dérober aux autres les justes prétentions qu’elles ont toutes sur nos cœurs. Pour moi, la
beauté me ravit partout où je la trouve et je cède facilement à cette douce violence qui nous entraîne. J’ai beau être engagé : l’amour que j’ai pour une belle n’engage point mon âme à faire
injustice aux autres ; je conserve des yeux pour voir le mérite de toutes et rend à chacune les hommages et les tributs où la nature nous oblige. Quoi qu’il en soit, je ne puis refuser mon cœur à tout ce que je vois d’aimable ; et dès qu’un beau visage me le demande, si
j’en avais dix mille, je les donnerais tous. Les inclinations naissantes, après tout, ont des charmes inexplicables et tout le plaisir de l’amour est dans le changement. On goûte une douceur
extrême à réduire, par cent hommages, le cœur d’une jeune beauté, à voir de jour en jour les petits progrès qu’on y fait, à combattre par des transports, par des larmes et des soupirs,
l’innocente pudeur d’une âme qui a peine à rendre les armes, à forcer pied à pied toutes les petites résistances qu’elle nous oppose, à vaincre les scrupules dont elle se fait un honneur et la
mener doucement où nous avons envie de la faire venir. Mais lorsqu’on en est maître une fois, il n’y plus rien à dire ni rien à souhaiter ; tout le beau de la passion est fini, et nous nous
endormons dans la tranquillité d’un tel amour, si quelque objet nouveau ne vient réveiller nos désirs, et présenter à notre cœur les charmes attrayants d’une conquête à faire. Enfin il n’est
rien de si doux que de triompher de la résistance d’une belle personne, et j’ai sur ce sujet l’ambition des conquérants, qui volent perpétuellement de victoires en victoires, et ne peuvent se
résoudre à borner leurs souhaits. Il n’est rien qui puisse arrêter l’impétuosité de mes désirs : je me sens un cœur à aimer toute la terre ; et comme Alexandre, je souhaiterais qu’il y eût
d’autres mondes, pour y pouvoir étendre mes conquêtes amoureuses.
3. XVIIè siècle ― Racine Britannicus (III,2)
[…] Excité d’un désir curieux,
Cette nuit je l’ai vue arriver en ces lieux,
Triste, levant au ciel ses yeux mouillés de larmes,
Qui brillaient au travers des flambeaux et des armes,
Belle, sans ornements, dans le simple appareil
D’une beauté qu’on vient d’arracher au sommeil.
Que veux-tu ? Je ne sais si cette négligence,
Les ombres, les flambeaux, les cris et le silence,
Et le farouche aspect de ses fiers ravisseurs
Relevaient de ses yeux les timides douceurs.
Quoi qu’il en soit, ravi d’une si belle vue,
J’ai voulu lui parler, et ma voix s’est perdue.
Immobile, saisi d’un long étonnement,
Je l’ai laissée passer dans son appartement.
J’ai passé dans le mien. C’est là que, solitaire,
De son image en vain j’ai voulu me distraire.
Trop présente à mes yeux, je croyais lui parler ;
J’aimais jusqu’à ses pleurs que je faisais couler.
Quelquefois, mais trop tard, je lui demandais grâce ;
J’employais les soupirs, et même la menace.
Voilà comme, occupé de mon nouvel amour,
Mes yeux, sans se fermer, ont attendu le jour.
4. XVIIIè siècle ― Beaumarchais Le Mariage de Figaro (V,3)
[…]Forcé de parcourir la route où je suis entré sans le savoir, comme j’en sortirai sans le vouloir, je l’ai
jonchée d’autant de fleurs que ma gaieté me l’a permis : […]Quel est ce « moi » dont je m’occupe ? […]
Un petit animal folâtre ; un jeune homme ardent au plaisir, ayant tous les goûts pour jouir, faisant tous les
métiers pour vivre ; maître ici, valet là, selon qu’il plait à la fortune ; ambitieux par vanité, laborieux par nécessité, mais paresseux…avec délices ! orateur selon le danger ; poète par
délassement ; musicien par occasion ; amoureux par folles bouffées, j’ai tout vu, tout fait, tout usé. Puis l’illusion s’est détruite et trop désabusé…Désabusé… ! Suzon, Suzon, Suzon ! Que tu me
donnes de tourments !
5. XIXè siècle ― Victor Hugo Ruy Blas (I,
Donne-moi ta main que je la serre,
Comme en cet heureux temps de joie et de misère,
Où je vivais sans gîte, où le jour j’avais faim,
Où j’avais froid la nuit, où j’étais libre enfin !
Quand tu me connaissais j’étais un homme encore
Tous deux nés dans le peuple ― Hélas, c’était l’aurore !
Nous nous ressemblions au point qu’on nous prenait
Pour frères ; nous chantions dès l’heure où l’aube naît.
Et le soir devant Dieu, notre père et notre hôte,
Sous le ciel étoilé, nous dormions côte à côte.
Oui ― Nous partagions tout ! Puis enfin arriva
L’heure triste où chacun de son côté s’en va.
Je te retrouve, après quatre ans, toujours le même :
Joyeux comme un enfant, libre comme un Bohème !
Toujours ce Zafari, riche en sa pauvreté,
Qui n’a rien eu jamais, et n’a rien souhaité.
Mais moi, quel changement ! Frère, que te dirais-je ?
Orphelin, par pitié nourri dans un collège
De science et d’orgueil, de moi, triste faveur,
Au lieu d’un ouvrier, on a fait un rêveur !
Tu sais : tu m’as connu. Je jetais mes pensées
Et mes vœux vers le ciel en strophes insensées.
J’opposais cent raisons à ton rire moqueur,
J’avais je ne sais quelle ambition au cœur.
A quoi bon travailler ? Vers un but invisible
Je marchais. Je croyais tout réel, tout possible,
J’espérais tout du sort. Et puis je suis de ceux
Qui restent tout un jour, pensifs et paresseux,
Devant quelque palais, regorgeant de richesses
A regarder entrer et sortir des duchesses.
Si bien qu’un jour, mourrant de faim sur le pavé,
J’ai ramassé du pain, frère, où j’en ai trouvé :
Dans la fainéantise et dans l‘ignominie.
Ah ! quand j’avais vingt ans, crédule à mon génie,
Je rêvais, marchant pieds nus dans les chemins,
En méditation sur le sort des humains.
J’avais bâti des plans sur tout, une montagne
De projets. Je plaignais le malheur de l’Espagne,
Je croyais, pauvre esprit, qu’au monde je manquais.
Ami, le résultat tu le vois : un laquais.
6. XIXè siècle ― Edmond Rostand Cyrano de Bergerac (II,8)
Le Bret
[…]Enfin tu conviendras…
Cyrano
Hé bien oui, c’est mon vice.
Déplaire est mon plaisir, j’aime qu’on me haïsse.
Le Bret
Si tu taisais un peu ton âme mousquetaire,
La fortune et la gloire…
Cyrano
Et que faudrait-il faire ?
Chercher un protecteur puissant, prendre un patron,
Et comme un lierre obscur qui circonvient un tronc,
Et s’en fait un tuteur en lui léchant l’écorce,
Grimper par ruse, au lieu de s’élever par force ?
Non, merci. Dédier, comme tous ils le font,
Des vers aux financiers ? Se changer en bouffon
Dans l’espoir vil de voir, aux lèvres d’un ministre
Naître un sourire, enfin, qui ne soit pas sinistre ?
Non, merci. Déjeuner chaque jour d’un crapaud ?
Avoir un ventre usé par la marche ? Une peau
Qui plus vite, à l’endroit des genoux, devient sale ?
Exécuter des tours de souplesse dorsale ?
Non, merci. […]Ne trouver du talent qu’aux mazettes,
Etre terrorisé par de vagues gazettes,
Et se dire sans cesse : « Oh ! Pourvu que je sois
Dans les papiers du Mercure François ?
Non, merci. Calculer, avoir peur, être blême,
Aimer mieux faire une visite qu’un poème,
Rédiger des placets, se faire présenter ?
Non, merci ! Non, merci ! Non, merci ! Mais…chanter,
Rêver, rire, passer, être seul, être libre,
Avoir l’œil qui regarde bien, la voix qui vibre,
Mettre, quand il vous plait, son feutre de travers,
Pour un oui, pour un non, se battre, ― ou faire un vers !
Travailler sans souci de gloire ou de fortune,
A tel voyage auquel on pense, dans la lune ! […]
Vis-à-vis de soi en garder le mérite,
Bref, dédaignant d’être le lierre parasite,
Lors même qu’on n’est pas le chêne ou le tilleul,
Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul !
Le Bret
Fais tout haut l’orgueilleux et l’amer, mais, tout bas,
Dis-moi tout simplement qu’elle ne t’aime pas !
Cyrano
Tais-toi !
7. XIXé siècle — Baudelaire Petits poèmes en prose
I.L’Etranger
— Qui aimes-tu le mieux, homme énigmatique, dis ? ton père, ta mère, ta sœur, ton frère
?
— Je n’ai ni père, ni mère, ni sœur, ni frère.
— Tes amis ?
— Vous vous servez là d’une parole dont le sens m’est resté jusqu’à ce jour inconnu.
— Ta patrie ?
— J’ignore sous quelle latitude elle est située.
— La beauté ?
— Je l’aimerais volontiers, déesse et immortelle.
— L’or ?
— Je le hais comme vous haïssez Dieu.
— Eh ! qu’aimes-tu donc, extraordinaire étranger ?
— J’aime les nuages…les nuages qui passent…là-bas…là-bas…les merveilleux nuages !
II.
Enivrez-vous
« Le Temps mange la Vie »
Il faut être toujours ivre. Tout est là : c’est l’unique question. Pour ne pas sentir l’horrible fardeau du Temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans
trêve. Mais de quoi ? De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. Mais enivrez-vous ! Et si quelquefois, sur les marches d’un palais, sur l’herbe verte d’un fossé, dans la solitude morne de
votre chambre, vous vous réveillez, l’ivresse déjà diminuée ou disparue, demandez au vent, à la vague, à l’étoile, à l’oiseau, à l’horloge, à tout ce qui fuit, à tout ce qui gémit, à tout ce qui
roule, à tout ce qui chante, à tout ce qui parle, demandez quelle heure il est ; et le vent, la vague, l’étoile, l’oiseau, l’horloge, vous répondront : « il est l’heure de s’enivrer ! Pour n’être
pas les esclaves martyrisés du Temps, enivrez-vous ; enivrez-vous sans cesse ! De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. »
III. Un Hémisphère dans une chevelure
Laisse-moi respirer longtemps, longtemps, l’odeur de tes cheveux, y plonger tout mon visage,comme un homme
altéré dans l’eau d’une source, et les agiter avec ma main comme un mouchoir odorant, pour secouer des souvenirs dans l’air. Si tu pouvais savoir tout ce que je vois ! tout ce que je sens ! tout
ce que j’entends dans tes cheveux ! Mon âme voyage sur le parfum comme l’âme des autres hommes sur la musique. Tes cheveux contiennent tout un rêve, plein de voilures et de mâtures; ils
contiennent de grandes mers dont les moussons me portent vers de violents climats, où l’espace est plus bleu et plus profond, où l’atmosphère est parfumée par les fruits, par les feuilles et par
la peau humaine. Dans l’océan de ta chevelure, j’entrevois un port fourmillant de chants
mélancoliques, d’hommes vigoureux de toutes nations et de navires de toutes formes découpant leurs architectures fines et compliquées sur un ciel immense où se prélasse l’éternelle chaleur. Dans
les caresses de ta chevelure, je retrouve les langueurs des longues heures passées sur un divan, dans la chambre d’un beau navire, bercées par le roulis imperceptible du port. Dans l’ardent foyer
de ta chevelure, je respire l’odeur du tabac mêlé à l’opium et au sucre ; dans la nuit de ta chevelure, je vois resplendir l’infini de l’azur tropical ; sur les rivages duvetés de ta chevelure je
m’enivre des odeurs combinées du goudron, du musc et de l’huile de coco. Laisse-moi mordre
longtemps tes tresses lourdes et noires. Quand je mordille tes cheveux élastiques et rebelles, il me semble que je mange des souvenirs.
8. XIXè siècle – Nietzsche, Aurore
« Ah, donnez-moi au moins la démence, puissances célestes ! La démence pour qu’enfin je croie en moi-même !
Donnez-moi le délire et les convulsions, les illuminations et les ténèbres soudaines, terrifiez-moi par des frissons et des ardeurs tels que jamais mortel n’en éprouva, des fracas et des
formes errantes, faites-moi hurler et gémir et ramper comme une bête : mais que j’aie foi en moi-même ! Le doute me dévore, j’ai tué la loi, la loi me hante comme un cadavre un vivant ; si je ne
suis plus que la loi, je suis le dernier des réprouvés. »
9. XIXé siècle – Stendhal, Le Rouge et Le Noir
« Et moi, je vais séduire sa fille ! Rendre impossible ce mariage […] qui fait le charme de son avenir ![…] Que
je suis bon ; moi, plébéien, avoir pitié d’une famille de ce rang ! Moi, que le duc de Chaulnes appèle un domestique ! Comment le marquis augmente –t-il son immense fortune ? En vendant de la rente, quand il apprend au château qu’il y aura le lendemain apparence de coup
d’Etat. Et moi, jeté au dernier rang par une Providence marâtre, moi à qui elle a donné un
cœur noble et pas mille francs de rente, c’est-à-dire pas de pain, exactement ; moi, refuser un plaisir qui s’offre ! Une source limpide qui vient étancher ma soif dans le désert brûlant de la
médiocrité que je traverse si péniblement ! Ma foi, pas si bête : chacun pour soi dans ce désert d’égoïsme qu’on appèle la vie. »
10. Xxè siècle Mes Nuits sont plus belles que vos jours
Raphaëlle Billetdoux
Demain j’emballe sur une musique à vous donner la trique, demain je visse et je resserre, mais pour ce soir je
ne veux pas qu’on me secoure, je ne veux pas qu’on me distraie, je ne veux plus parler, je ne veux plus qu’on s’immisce en moi, ce n’est pas un être humain qui peut me comprendre, c’est ce
monde de suceurs qui fait couler des baignoires à minuit, qui ne respecte ni lune ni soleil, qui prend champagne pour intelligence et fait des clins d’œil aux enfants, ce sont ces gueules de
papillons, ces professionnels de l’admiration qui s’éclaboussent de se grouper autour de la beauté avec des mines de confiseurs, c’est eux qui m’écoutent quand je chante, qui me prennent par
les hanches, qui m’enfoncent jusqu’à la gorge et qui tirent et qui raclent et qui m’arrachent le ventre. C’est à l’heure la plus religieuse que l’on souffre tout à coup très précisément de ne pas être aimé et qu’à l’existence des personnes de sexe contraire qui
passent et qui vous ignorent il soit interdit d’attenter. Sur les plages, à cette heure
terrible où l’on a pas encore faim et où il faut continuer de vivre ; les hommes et les femmes amenés à gronder plus petit que soi ; d’autres encore qui avaient chaud, envie, besoin et puis
partout la licence et l’impunité des inconnus qui conservent le loisir de se renvoyer au néant…Voilà. C’était ça l’été, une gloire facile à la porte de chacun et, sous ce lustre d’honneur, la
sournoise humiliation d’être imparfait. Qu’est-ce que cette innocente, à côté, pouvait
connaître du sens profond de l’été ? Ce que représentait l’été pour les hommes qui survivent à leur mère ? Quand on s’était assise là par hasard, qu’on y demeurait le temps d’être remarquée et qu’on n’était qu’une fourmi parmi les fourmis, quand on s’affichait en
public à l’heure de la mélancolie, qu’on estimait visiblement avoir un peu d’esprit, quand on avait de surcroît une gueule aussi douce et aussi privée que c’était par là-dessus qu’il eût été
plus convenable avant de venir de passer une culotte, on ne répondait pas comme ça, légèrement : « c’est non ça va de soi » sans essayer de prendre en compte l’influence possible
d’un été sur la difficulté générale de vivre, à commencer par celle de son voisin… La
coupable tout en chair se poudre vivement. Instinctivement, il tourna les yeux vers la
fille. D’un trait, il su que le discret malheur tombé sur lui comme le serein, c’était elle. C’était le genre de fille gonflée de sang à faire de l’été son privilège particulier, une sorte de
succès tout personnel, un hommage rendu rien que pour elle. C’était la fille à s’honorer de la fraîcheur de l’eau, du rouge des fruits rouges, du désir dans un œil d’homme, c’était la fille –
et la colère lui fermait les poings – à rafler tout ce qu’il pouvait y avoir de libre et de gratuit dans le monde, c’était la fille énervante, la fille à faire un bijou d’une guêpe sur sa peau,
la fille à renvoyer interminablement à l’écho flatteur de la nuit un rire de gorge satisfait, la fille à faire crever de désappointement les fauvettes, les merles, les loriots, tous les
sopranos dramatiques de l’aube et mon Dieu que ma poitrine réclame de vigilance, je n’en suis que la gardienne ! La voilà, elle est comme ça avant sa mort, la fille à en profiter de ce qu’on
est petit et en pyjama pour venir dire adieu jusqu’à demain dans un nuage de parfum décourageant, la fille à s’éloigner sous la lune dans sa jeunesse, la fille à faire suppurer la misère d’être
né, à vous donner envie de courir paupières serrées jusqu’au fond du jardin et là, là…avant d’avoir compris ce qu’il faisait… – Félicitations ! entendit-il. Cette fois, très franchement vous piquez mon intérêt, dit la jeune femme gaiement. Je boirais volontiers quelque chose à
présent, murmura-t-elle. Il se sentit rattraper par l’ennui, un imprévisible,
incommensurable ennui. Qu’est-ce que c’était que cette femme qui demandait à boire ? Il ne
se souvenait de rien. Il était bien. De toute façon, il n’irait pas. Il fallait parler, se donner du mal, dire je, moi ceci, moi cela, et vous ?,il n’en avait aucune envie.
Quelle entente physique espérer d’une femme ? Celles qui « connaissent l’homme », qui savent exactement où c’est bien, où c’est pas bien, c’est une attaque, on a envie de
se révolter mais on est pris en main par des gestes précis, inéluctables, c’est atroce… Celles qui tombent à la renverse en offrant un ventre blanc, se laissent prendre comme des bébés au milieu des coussins et s’étonnent qu’on s’endorme sur
elles avant d’avoir fini… Celles qu’on touche à peine, qui partent dans des hauteurs où on
ne peut pas les suivre et, surtout, ne bougez pas, ça risquerait de les déranger ; il n’y a pas d’attente, pas d’espoir de réussite, c’est gagné et perdu en même temps, vous n’y êtes pour rien,
un souffle de brise aurait fait l’affaire, c’est désespérant mais, celles-là, après, vous remercient… Celles qui prennent sans donner, qui exigent et ordonnent, qui appellent et insultent, elles gardent les yeux fermés, tournent seules sans fin dans les
ténèbres, cherchant à s’accrocher à une terre de passage, elles battent des mains à plat dans vos reins, on se sent comme un cheval qui n’avance pas, on s’efforce de faire au mieux selon les
cris et l’impatience, on ruisselle, on nage, la peau devient du bois et, à la fin, ça fait mal… Celles qui se trouvent grosses et qui ne s’aiment pas, mais puisque vous le dites, autant que toute cette chair fasse plaisir à quelqu’un, elles sont
d’accord pour tout ce que vous voulez, elles compatissent de vous voir dans un état pareil, celles-là en effet on voudrait bien qu’elles ferment les yeux… Celles qui disent que vous êtes trop grand pour elles, qui pleurent un peu, boivent beaucoup d’eau et on est engouffré par un
con plus large que la mer, elles s’excusent et demandent pardon… Celles qui crient non,
non, puisque je te dis non, et qui pensent oui, elles serrent les cuisses, bondissent sur elles-mêmes comme des poissons à sec, plus tard on s’aperçoit qu’elles dorment avec un drôle de
sourire, elles font des rêves, attention, elles vous conduisent aux assises… Il en
renaissait toujours et toujours. Une seule demeurait endormie sans visage au fond de
lui. Celle-là, si un jour elle venait dans une chambre, ce serait…ce serait un rocher qui
serait une jeune fille qui serait des cheveux, des bouches et du ciel, qui serait pour quelques heures une autre forme de vie qui se soulèverait et respirerait dans la pénombre, et le tout dans
son sang ferait le bruit d’un lac à plusieurs rivages…et c’était encore ça la tristesse.– A
présent, c’est l’heure du dîner, dit-il entre ses dents.
11. La nuit juste avant les forêts Bernard-Marie Koltès
« Tu tournais le coin de la rue lorsque je t’ai vu, il pleut, cela ne met pas à son avantage quand il pleut sur les cheveux et les fringues, mais
quand même j’ai osé, et maintenant qu’on est là, que je ne veux pas me regarder, il faudrait que je me sèche, retourner là en- bas me remettre en état, les cheveux tout au moins pour ne pas être
malade – mais en bas sont les cons, qui stationnent, tu ne te méfies pas, toi, et pourtant ils sont là, ils nous cherchent, ils sont descendus en bas et j’ai failli me faire avoir, car les pires
salauds que tu peux imaginer prennent de drôles de formes et de drôles de moyens, ah, s’ils venaient, eux, directement, qu’on voie tout sur leurs gueules, si on voyait tout de suite à qui on a
affaire, et que l’on puisse cogner, mais les moyens qu’ils prennent, c’est de se frotter à nous avec des gueules telles qu’on puisse pas se tenir, et qu’on se fasse rentrer dedans par la pire des
salopes – mais pour l’instant je me tenais bien, dans cette drôle de lumière qui ne montre rien, qui fait de tous ces bavards de cafés et de
rues des frères au même regard et aux mêmes soucis, qui dissimule celui dont le souci est ailleurs, étranger à eux tous, mon regard secrêt cherchait au-delà d’eux, et je gardais le dos tourné
comme le leur contre le vent, souriant et d’accord, déjà à demi - ivre de soucis inventés, je pensais : le mien est ailleurs et je dois le cacher, c’est pour cela que toi, lorsque tu tournais,
là-bas, le coin de la rue, que je t’ai vu, j’ai couru, je pensais : rien de plus facile à trouver qu’une chambre pour une nuit, une partie de la nuit, si on le veut vraiment, si l’on ose
demander, malgré les fringues et les cheveux mouillés, malgré la pluie qui ôte les moyens si je me regarde dans une glace, malgré tout cela j’ai couru derrière toi dès que je t’ai vu tourner le
coin de la rue, malgré tous les cons, ici, partout, j’ai couru, couru, couru, couru pour que cette fois, tourné le coin, je ne me trouve pas dans une rue vide de toi, pour que cette fois je ne
retrouve pas seulement la pluie, la pluie, la pluie, pour que cette fois je te retrouve toi, de l’autre coté du coin, et que j’ose crier : camarade !,que j’ose prendre ton bras, camarade !,que
j’ose t’aborder : camarade, il faudrait être ailleurs, personne autour de soi, plus cette question d’argent et cette saloperie de pluie, à l’aise, qu’on n’ait plus à bouger, tout son temps devant
soi, avec l’ombre des arbres, mais le travail est ailleurs, c’est toujours ailleurs qu’il faut aller le chercher – pas le temps de s’expliquer, pas le temps de planer, pas le temps de se
coucher dans l’herbe, le travail est là-bas, et encore là-bas, plus loin et encore plus loin, pas question de parler, pas question de dormir, pas question de planer, si tu veux travailler,
déménage : c’est toujours, toujours le désert, mais qu’on s’arrête un bon coup et qu’on dise : allez vous faire foutre, je ne bougerai plus et vous allez m’entendre : AILLEURS, TOUT EST
PAREIL !, je voudrais être comme n’importe quoi qui n’est pas un arbre, caché dans une forêt au Nicaragua, comme la moindre colombe qui voudrait s’envoler au-dessus des feuilles, avec tout autour
des rangées de soldats avec leurs mitraillettes, qui le visent, et guettent son mouvement, oui, toute ma vie je voudrais me balader, courir de temps en temps, m’arrêter sur un banc, marcher
lentement ou plus vite, sans jamais parler – si j’avais pu imaginer, je l’aurais inventer comme cela, telle que je la voyais quand je l’ai abordée : petite, pas solide, toute blonde avec des
reflets et des boucles, pas trop de boucles et pas trop blonde, juste ce qu’il fallait pour y croire, et que ce ne soit pas possible de ne pas courir derrière : tu n’as pas du feu, s’il te plait,
camarade, pardon, des yeux qui regardent comme on peut seulement l’inventer, et que cela brille exactement comme je l’aurais inventé, pour planer, un soir où c’est désert et où rien ne se passe –
mais il y a d’autres soirs, malgré la pluie, malgré cette saleté de lumière et la nuit qui encombrent tout, où il traine des filles, non pas une par hasard, mais plusieurs l’une après l’autre, de
plus en plus belles, mais pas belles comme tu crois, belles comme c’est pas possible, à vous rendre cinglé, d’heure en heure des filles plus impossibles, on ne sait pas quand ça va s’arrêter,
cela monte, on se met à planer, on n’imagine plus rien, et quand on a fini de croire que cela peut être mieux, qu’on peut devenir encore plus cinglé à les regarder, il en débarque une comme
celle-là, où il faut tout lâcher pour courir derrière, obligatoirement, oubliant que la pluie et le manque d’argent vous ôtent des moyens, mais celle-là, on est obligé de courir l’aborder, avec
ses cheveux, ses yeux par en dessous, son air pas solide et pas trop de boucles : camarade, camarade !,alors c’est justement là : camarade,camarade !, là qu’ils nous attendent, c’est par là
qu’ils nous prennent, là qu’on va se faire avoir comme le dernier des cons, alors, la principale idée, c’est s’empêcher de bander, pour toujours et partout, s’empêcher de bander et de jouir, se
tenir à tout prix, car c’est là qu’ils nous guettent et qu’ils nous baiseraient, de toutes nos forces possibles et par tous les moyens, il faut se l’attacher, se priver même de cela, pour être
bien certain de pas se faire niquer !, nous autres, camarade, il faut se priver de tout et se l’attacher solidement, et ce sera aux rats de jouir, camarade, et moi, l’exécuteur, ce sera mon heure
à moi de cogner – alors, tout d’un coup, moi, j’en ai ma claque, cette fois ça y est, je ne me retiens plus, j’en ai ma claque, moi, de tout ce monde-là, de chacun avec sa petite histoire
dans son petit coin, de leurs gueules à tous, j’en ai ma claque de tous, et j’ai envie de cogner, et moi, je vais cogner, j’ai envie de taper, mec, jusqu’à ce que tout finisse, jusqu’à ce
que tout s’arrête, et alors, tout d’un coup, tout s’arrête pour de bon : o.k, je me lève et je cours, je rêve de bière, je cours, de bière, de bière, je me dis : quel bordel, les airs d’opéra, la
terre froide, les putes et les cimetières, et je cours, je ne me sens plus, je cherche quelque chose qui soit comme de l’herbe, les colombes s’envolent au-dessus de la forêt et les soldats les
tirent, je cours, je cours, je cours, camarade, je te trouve et je te tiens le bras, j’ai tant envie d’une chambre et je suis tout mouillé,
camarade, camarade, j’ai cherché comme un ange au milieu de ce bordel, et tu es là, ne dis rien, ne bouge pas, je t’aime, je te regarde et le reste, de la bière, de la bière, quel bordel,
camarade, et puis toujours la pluie, la pluie, la pluie, la pluie. »
12. La chute Albert Camus
Puis-je, monsieur, vous proposer mes services, sans risquer d’être importun ? Je crains que vous ne sachiez vous faire entendre de l’estimable
gorille qui préside aux destinées de cet établissement. Il ne parle, en effet, que le hollandais. Voilà, j’ose espérer qu’il m’a compris ;
ce hochement de tête doit signifier qu’il se rend à mes arguments. Vous avez de la chance, il n’a pas grogné. Quand il refuse de servir, un grognement lui suffit : personne n’insiste. Etre
roi de ses humeurs, c’est le privilège des grands animaux. Vous avez raison, son mutisme est assourdissant. C’est le silence des forets
primitives, chargé jusqu’à la gueule. Unes des rares phrases que j’ai entendues de sa bouche proclamait que c’était à prendre ou à laisser. Que fallait-il prendre ou laisser ? Sans doute, notre ami lui-même. Je vous l’avouerai, je suis attiré
par ces créatures tout d’une pièce. Quand on a beaucoup médité sur l’homme, il arrive qu’on éprouve de la nostalgie pour les primates. Ils n’ont pas, eux, d’arrière-pensées. Mais permettez-moi de me présenter : Jean-Baptiste Clamence, pour vous servir. Heureux de vous connaître. Il y a quelques années, j’étais avocat à Paris et, ma
foi, un avocat assez connu. Le cœur sur les manches !… On aurait cru vraiment que la justice couchait avec moi tous les soirs. Je suis sûr que vous auriez admiré l’exactitude de mon ton, la
justesse de mon émotion, la persuasion et la chaleur, l’indignation maîtrisée de mes plaidoiries. La nature m’a bien servi quant au physique, l’attitude noble me vient sans effort. De plus,
j’étais soutenu par deux sentiments sincères : la satisfaction d’être du bon côté de la barre et un mépris instinctif envers les juges en général. Voilà, la conscience du droit, la satisfaction d’avoir raison, la joie de s’estimer soi-même, cher monsieur, sont des ressorts puissants pour nous tenir debout
ou nous faire avancer. Au contraire, si vous en privez les hommes, vous les transformez en chiens écumants. Ne croyez pas, cher monsieur, que je me vante en tout ceci. Mon mérite était nul :
l’avidité qui, dans notre société, tient lieu d’ambition, m’a toujours fait rire. Je visais plus haut : être maître de mes libéralités, atteindre plus haut que l’ambitieux vulgaire et se hisser à
ce point culminant où la vertu ne se nourrit plus que d’elle-même…Arrêtons-nous sur ces cîmes. Ma profession satisfaisait heureusement cette
vocation des sommets. Elle m’enlevait toute amertume à l’égard de mon prochain que j’obligeais toujours sans jamais rien lui devoir. Pesez bien cela, cher monsieur : je vivais impunément. Je
n’étais concerné par aucun jugement, je ne me trouvais pas sur la scène du tribunal, mais quelque part, dans les cintres. Après tout, vivre au-dessus reste encore la meilleure manière d’être
salué par le plus grand nombre. Les juges punissaient, les accusés expiaient et moi, je regnais, librement, dans une lumière édénique. N’est-ce pas cela, en effet, l’Eden, cher monsieur : la vie
en prise directe ? Je sais qu’on ne peut se passer de dominer ou d’être servi. Chaque homme a besoin d’esclaves comme d’air pur. Commander,
c’est respirer, vous êtes bien de cette avis ? L’essentiel, en somme, est de pouvoir se fâcher sans que l’autre ait le droit de répondre. La puissance tranche tout. D’une manière générale, j’aime toutes les îles : il est plus facile d’y régner. Il faut le reconnaître
humblement, mon cher compatriote, j’ai toujours crevé de vanité. L’homme est ainsi, il a deux faces : il ne peut aimer sans s’aimer. Moi, moi, moi, voilà le refrain de ma chère vie. Je n’ai
jamais pu parler qu’en me vantant, surtout si je le faisais avec cette fracassante discrétion dont j’ai le secret. Il est bien vrai que j’ai toujours vécu libre et puissant. Simplement, je me
sentais libéré à l’égard de tous pour l’excellente raison que je ne me reconnaissais pas d’égal. Je me suis toujours estimé plus intelligent
que tout le monde mais aussi plus sensible et plus adroit, tireur d’élite, conducteur incomparable, meilleur amant…que des supériorités,ce qui expliquait ma bienveillance et ma sérénité ! Quand
je m’occupais d’autrui, c’étais par pure condescendance, et le mérite entier m’en revenait : mes élans se tournent toujours vers moi, mes attendrissements me concernent. Après tout, j’ai
contracté dans ma vie au moins un grand amour, dont j’ai toujours été l’objet. Je vivais donc au jour le jour. Au jour le jour les femmes, au jour le jour la vertu et le vice, au jour le
jour…mais tous les jours, moi-même. J’avançais ainsi à la surface de la vie, dans les mots en quelque sorte, jamais dans la réalité.
Je faisais des gestes par ennui, ou par distraction. Les êtres suivaient, ils voulaient
s’accrocher, mais moi, j’oubliais. Je ne me suis jamais souvenu que de moi-même. J’ai
toujours réussi avec les femmes. Vous savez ce que c’est le charme : une manière de s’entendre répondre oui sans avoir posé aucune
question. Nos amies, en effet, ont ceci de commun avec Bonaparte qu’elles pensent toujours réussir là où tout le monde a échoué.
Croyez-moi, pour certains êtres, au moins, ne pas prendre ce qu’on ne désire pas est la chose la plus difficile du monde. L’acte d’amour, par
exemple, est un aveu. L’égoïsme y crie, ostensiblement, la vanité s’y étale, ou bien la vraie générosité s’y révèle. Nul homme n’est
hypocrite dans ses plaisirs, mon cher compatriote. Et puis, allons droit au but, j’aime la vie, voilà ma vraie faiblesse. Je l’aime tant que
je n’ai aucune imagination pour ce qui n’est pas elle. Je continue de m’aimer ! Cela vous choque ? La question est d’éviter le jugement. Je ne dis pas d’éviter le châtiment. Car le châtiment sans jugement est supportable. Il porte un nom d’ailleurs qui
garantit notre innocence : le malheur. Non, pour le jugement aujourd’hui nous sommes toujours prêts, comme pour la fornication.
Vivre pleinement et dans un libre abandon au bonheur, cela ne se pardonne pas. Pour être heureux, il ne faut pas trop s’occuper des autres. Heureux
et jugé, ou absous et misérable. Voilà ce qu’aucun homme ne peut supporter. La seule parade est dans la méchanceté. Les gens se dépêchent alors de juger pour ne pas l’être eux-mêmes.
Que voulez-vous ? Nous voulons tous faire appel de quelque chose ! Chacun exige d’être innocent, à tout prix, même si, pour cela, il faut accuser
le genre humain et le ciel. Dans un sens, je mourais d’envie d’être immortel. Je m’aimais trop pour ne pas désirer que le précieux objet de
mon amour ne disparût jamais. L’alcool et les femmes m’ont fourni, avouons-le, le seul soulagement dont je fusse digne. Vous verrez alors que la débauche est libératrice parce qu’elle ne crée
aucune obligation. On n’y possède que soi-même ; elle est une jungle, sans avenir ni passé, sans promesse surtout, ni sanction immédiate. Séparée du monde, la débauche n’a rien de frénétique,
elle n’est qu’un long sommeil. Autrefois, je n’avais que la liberté à la bouche. Il faut me pardoner ; je ne savais pas que la liberté n’est
pas une récompense. Oh ! non, c’est une corvée. Au bout de toute liberté, il y a une sentence. Ah ! mon cher, pour qui est seul, sans dieu et sans maître, le poids des jours est
terrible.
13 . Pierre Goldman – L’Ordinaire mésaventure d’Archibald Rapaport
« Quand l’indicible, enfin , sera gouverné par les écorchures invisibles de la transparence, quand l’écorce brûlée des évidences illuminera
le règne opaque de la douleur normale, les chroniqueurs de la malédiction, qu’ils soient bénis, diront, s’ils disent encore, l’histoire sans fin d’un Juif étrange qu’attendait l’échafaud.
Il était une fois, diront nos chantres, un Juif sans nom qui s’appelait Archibald Rapaport. »
14. Maya Bejerano - Poème (Israël)
Courbure. S’incline, rompt, s’expose, se penche, glisse, se presse
Marche
;
Claque, achève, galope, frappe, coud , verse, domine, pèse
gouverne
répète et apprend,
déchire, entrave, enfile, aime, réfrène, grandit,
règne,
siffle,
déteste la chuchoteuse,
agonise, baise, invente, fait
puise
consent,
malade, aveugle, traîne, exige, coule, travaille
se décapite,
creuse,
arrache, trouve, s’effondre, broie, crache, mange
brûle, agit, entoure, aime.
Larmoie, rêve, respire, heurte, ratisse, établit, étend
porte,
trahit,
élabore, gobe, adhère, écoute, envahit, dit, tranche
pêche,
enfante,
retourne.
S’assoit, monte, coltine, étale, rince, plante,
remercie,
sereine,
ressemble, épouse, crie, enveloppe hurle pénètre rêve
Tresse, salit, aspire, achète, répond, pleure, touche,
se tait
rit
débat, enquête, vit, lave, brille, se baigne,
hostile, sirote, répand, voyage ;
se faufile, graisse, brique, se précipite développe,
se profile,
devient folle, enfouit, enlaidit, embellit
s’excuse,
se lave, parle
trempe, se sèche, s’incline s’envole, pousse
et se concentre ;
se déshabille, promet s’étonne, tombe malade, éclate
accouche, isole, bavarde rencontre,
contrainte, se vide, tombe amoureuse ;
se vautre et fuit, folâtre, s’essuie, se fâche,
allaite,
guindée, s’instruit, leurre, exècre,
se multiplie.
grossière, s’affine, se relâche, halète, commence,
émue, se fortifie, disparaît, se tue,
périmée,
tôt levée,
allume, dérange et se brise.
15. Aragon – Chagall L’admirable
Peindre. Un homme a passé sa vie à peindre. Et quand je dis sa vie, entendez bien : le reste est gesticulation. Peindre est sa vie.
Et que peint-il ?Des fruits, des fleurs, l’entrée d’un roi dans une ville ?Tout ce qui
s’explique est autre chose que la vie. Que sa vie. Sa vie est peindre. Peindre – ou
parler, peut-être ? Il voit comme on entend. Les choses peintes sur la toile à la façon des phrases feintes. Les mots s’enchaînent.
Tout fait phrase après tout, il n’y a pas à comprendre. Pays d’apesanteur où rien ne différencie l’homme de l’oiseau, l’âne habite le ciel, il se
fait cirque de toute chose, on marche si bien sur la tête, un coq au bras du joueur de flûte dessine à l’ombre de sa nuque une femme nue tandis qu’au loin le village se dore à la fois du soleil
et de la lune. Nous sommes toujours au seuil des heures. L’aiguille montre le pas et le franchit. Le spectacle est donné – Hommes et femmes sont enceints d’apparitions : bêtes brutes,
personnages d’un théâtre forain, sabbat d’un bestiaire à réunir, hantise d’ un autre part aux jours d’enfance, têtes perdues, gymnasiarques d’un monde inverse, bretteur qu’accompagne
quelque invisible violon ? C’est le rêve éveillé de tout un peuple d’amoureux. Et sans doute jamais personne n’a inondé mes yeux de lumière – des lumières qui sont peut-être des lilas. Pas besoin
d’oripeaux pour en parer les acteurs sur qui tout se fait paillettes comme aux plumes, et les bouquets le plus souvent sont bosquets à les comparer aux danseurs. Et plus le peintre avançait dans
son âge, plus il prenait plaisir de païen dans la paille des couleurs. Le mirage ici n’est pas aux confins du désert, mais au miroitement des êtres, où la bête et l’homme se confondent, on
ne sait quel rêve de la main morcelle amoureusement l’ombre et la clarté de la pulpe des doigts palper l’éparpillement d’un vert ou d’un orange. Et ce peintre parfois apparaît palette en main au
pied de la toile avec un visage animal, si bien que le monde entier semble devant lui le modèle d’une parade imaginaire où se joue au vrai l’ailleurs des rêve, l’inconscient fait conscient. Et
c’est partout, presque partout le royaume du toucher, le pays caressant des mains, le plus souvent ouvertes. Un bœuf passe au loin – lent, si lent que s’éteint le violon et toute étreinte
tient étrangement du silence de l’amour toujours réinventé. Ne réveillez point le peintre ! Il rêve, et le rêve est chose sacrée. Chose
secrète. Il aura rêvé sa peinture et sa vie. Le monde est sa nuit comme il y fait son jour ; peintre de l’impossible situé à l’aurore d’un
jour qui ne finira point. Avril 1972
16. Lévinas – TOTALITÉ & INFINI
Vague de marais qui revient en léchant la plage en deça du firmament, spasme du temps qui conditionne la souvenance. Ainsi seulement je vois sans
être vu. Je ne suis plus envahi par la nature, je ne plonge plus dans une ambiance ou dans une atmosphère. Ainsi seulement l’essence équivoque de la maison creuse des interstices dans la
continuité de la terre.